07/03/2017 Son sourire était si doux

17H20.  Elle est en retard.

Son chef lui a tenu la jambe.
Elle a beau dire à son boss et à ses collègues de ne pas la retarder à l’heure de la sortie, personne ne pourrait comprendre. Mais comment expliquer sans ressentir de la gêne, de la honte, de la culpabilité.
Elle a raté son bus, doit prendre le suivant.
Elle se ronge les sangs tout en sachant que cela ne le fera pas avancer plus vite.
Elle devrait déjà être chez elle.
C’est de sa faute, elle aurait du insister auprès de son chef pour qu’il la laisse partir.
Elle n’en a pas eu le courage. Elle n’a jamais de courage pour rien.
Son mari le lui dit assez ; ni courage ni ambition.

Pourvu qu’il ne soit pas déjà rentré.
Il va râler.

Sortie de ce bus qui se trainait dans les embouteillages, elle marche-court sur les pavés humides.
Vite, vite.
Surtout ne pas tomber, cela ferait des histoires, une nouvelle paire de bas à acheter, un talon peut-être à réparer.
Au mieux !
Le drame si elle devait se casser quelque chose ; une entorse, passe encore, mais une fracture !
Plus que 200 mètres et derrière le coin, la maison sera en vue.
Elle se presse tellement qu’elle trébuche, se rattrape de justesse.
Vite, vite. Voilà le coin de la rue du Bontemps.

Un coup d’œil à la maison.
Derrière les voilages blancs immaculés tout est éteint.
La voiture n’est pas devant le garage.

Vite, vite.
Ouvre la porte, s’essuie les pieds sur le paillasson, enlève son manteau et le pend sur son cintre dans le meuble d’entrée tout en attrapant le joli tablier à fleurs qu’il lui a offert pour la St Valentin.
Essuie et range ses chaussures et chausse ses mules.
Vite, vite.
Elle allume dans le salon, la lumière, la télévision.
Vite, vite.
Court dans la cuisine, la lumière, sort les légumes du frigidaire et les dépose sur le plan de travail.
Vite, vite
Remplir la casserole d’eau, saler et mettre sur le feu.
Vite, vite,
Faire couler l’eau dans l’évier, y jeter 3 carottes.
Vite, vite, sa planche à découper et son couteau d’office.
Respire, sinon il va voir que tu es essoufflée.
Tout en essayant de se clamer, essayer de rattraper ce quart d’heure perdu.
Il va le voir, il va le sentir.
Zut, elle a oublié hier d’acheter le bouquet garni. Il va en faire une crise.
Elle attrape les poireaux et commence à les tailler pour les laver.
Tressaillement.
La porte d’entrée vient de claquer.
Il est rentré.

Calmer les battements de son cœur.

« C’est moi chérie, tu es là ? »
« Oui, oui, dans la cuisine »
« Y a du café ? » demande son mari en y entrant. Catastrophe, elle a oublié d’en faire.
-« Euh, non pas encore, je lançais d’abord la soupe et je me suis dit qu’une dosette te ferait plus de bien qu’une tasse du perco »
Ouf, ça passe. Elle lui fait son café comme il aime, fort, sucré, un nuage de lait.
Elle lui apporte dans le salon où il est déjà devant la télévision.
Comme elle passe près de lui pour ramasser ses chaussures afin de lui apporter ses pantoufles, il tire le nœud de son tablier.
« Viens là dit-il, tu ne m’as pas embrassé ; tu es mignonne à croquer dans ce tablier»
« As-tu passé une bonne journée » lui demande t’elle.
«  Non, j’ai perdu sur la quatrième»
Rassurée, elle retourne dans la cuisine continuer à préparer le repas du soir.
Elle met la table et ils mangent en silence, si ce n’est ses bruits de bouche, ça l’énerve, mais elle n’ose rien dire.
Après le repas, elle débarrasse la table, fait la vaisselle, nettoie la cuisinière, le plan de travail, le sol, fait briller la robinetterie, range pour que tout soit impeccable.
«  Alors ? Je t’attends, tu viens te coucher ? »
«  Oui, oui, je termine et j’arrive »
« Tu viens te coucher de suite ? »
« Non, j’aimerais d’abord prendre une douche »
« Ok »dit-il maugréant 
 En vitesse, elle prend sa douche, ne se lave pas les cheveux pour ne pas trop trainer.
Il est déjà 23 heures et à 6 heurs, elle doit se lever.
Elle enfile sa nuisette et sa robe de chambre et le rejoint.
Il lit.
Après avoir enlevé sa robe de chambre, sans trop lever la couette pour qu’il n’ait pas froid, elle se glisse dans lit.
« Bonne nuit mon chéri »
« Mmm mais comme c’est mignon tout ça, viens un peu près de moi »
« Je suis fatiguée, je n’ai pas trop envie ce soir »
« Fatiguée ? Et pourquoi donc ? Ton travail n’est pas exténuant pourtant, toute la journée assise à un bureau »
« Je ne sais pas moi, un rhume qui couve sans doute »
« Ou fatiguée d’avoir tant couru pour rentrer à la maison ? J’ai bien senti combien tu puais dans la cuisine. Puis, tu sais, dit-il se rapprochant encore, tout en la tenant par le bras, j’étais là ce soir à la sortie du bureau. J’ai bien vu que tu trainais avec ton chef, il a même mis la main sur ton épaule. Tu veux une promotion ?
Puis, je t’ai vue courir pour attraper ton bus, que tu as raté. Ensuite, j’ai attendu avec la voiture et j’ai bien vu que tu as du courir jusqu’à la maison. Je t’ai suivie. J’ai bien ri quand tu as failli te casser la figure. J’ai garé la voiture un peu plus loin, et j’ai vu ton cinéma dans la cuisine.
Tu crois que je n’ai pas goûté que tu as mis du bouillon dans la soupe à la place des herbes fraiches, comme j’aime ? Tu sais bien pourtant que j’exige que tu utilises la même recette que ma mère.
Pourquoi te raidis-tu ?
Tu crois que je n’ai pas compris pourquoi tu as pris une douche ce soir ?
C’est pour cacher l’odeur d’envie que tu as eue quand ton chef t’a touchée ».

Il se lève sur elle.

-« Avoue que tu ne veux pas coucher avec moi car tu penses à lui ! »
-« Mais non, ce n’est pas vrai, il ne me plait pas »
-« Ah bon, alors s’il te plaisait tu coucherais avec lui ? »
-« Mais non, ne déforme pas mes propos »
-« Allez viens, laisse toit faire tu es ma femme »
-« Oui, mon chéri, j’ai envie maintenant »
-« Ah tu as envie, c’est parce que je t’ai parlé de lui hein ? »
« Avoue » dit-il la prenant de force, la pénétrant sans douceur, la blessant de toute sa rage et lui serrant la gorge de sa grande main.
Il serre, il serre.

Son esprit à elle devient de plus en plus brouillé.
Des images surviennent.
Leur rencontre chez des amis communs, perdus de vue depuis.
Leur premier baiser, si doux et violent à la fois.
Leur première nuit d’amour, les pétales de roses et le petit déjeuner au lit.
Leur mariage, si vite, si rapide.
Dans un dernier battement de cœur, elle se dit. « Son sourire était si doux ».
Martine De Keyzer

Écrit en cette veille de la journée de la femme, en pensant tout spécialement à celles qui ne peuvent plus exiger l'égalité, le respect. A toutes ces femmes rendues muettes.

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